Un programme culturel et social de proximité créé par le Collectif des Artistes Lyriques et Musiciens pour la Solidarité (CALMS)

L’Opéra déconfiné dans le Cap Corse

Elodie Tisserand nous livre l'histoire de "L'Opéra Déconfiné" en Corse.

L’Opéra déconfiné dans le Cap Corse
AuteurScena Corsa
Type de contenuActualité
Lieu Cap Corse
Temps de lecture7 min de lecture

Cette année encore, « L’opéra déconfiné » amène l’art lyrique dans les villages du Cap Corse.

Né à la sortie de la crise sanitaire, le projet de L’opéra déconfiné repose sur une idée aussi simple que puissante : faire sortir l’opéra de ses lieux habituels pour l’amener directement au public.

Chanteurs et musiciens vont se produire pendant une trentaine de minutes, tous les lundis du 3 août au 21 septembre (relâche le 7 septembre) à Sisco, Cagnano, Luri et Tomino. Chaque lundi, le même spectacle est joué quatre fois dans quatre lieux différents et le programme change chaque semaine !

Les artistes rendent l’opéra accessible à celles et ceux qui n’auraient peut-être jamais franchi les portes d’une salle de spectacle.

« Ouvrez vos fenêtres : c’est l’opéra qui vient à vous. »

Un projet né à la sortie du confinement

L’Opéra déconfiné a été créé après la période de confinement par le baryton marseillais Mikhael Piccone, à l’origine du Collectif des Artistes Lyriques et Musiciens pour la Solidarité (CALMS).

Le projet rencontre rapidement son public à Paris et à Marseille.

Lorsqu’elle découvre l’initiative, Elodie Tisserand contacte immédiatement le baryton afin de lui proposer de développer cette expérience en Corse.

La mairie de Bastia accueille favorablement l’idée. Le projet est alors organisé pendant plusieurs années dans les quartiers prioritaires de la ville.

Un public parfois invisible, mais bien présent

Chanter face à des immeubles représente une expérience particulière pour les artistes.

Cette configuration oblige les artistes à chanter sans les repères habituels d’une salle de spectacle.

« Il fallait chanter sans barrière, avec un public parfois éloigné ou complètement dissimulé derrière les rideaux. Il n’est pas toujours possible de distinguer les visages ou de mesurer immédiatement les réactions. »

L’expérience permet également au collectif de progresser vocalement et humainement.

Au fil des représentations, le groupe se consolide autour d’une même volonté : chanter partout, pour tous, sans attendre que le public se déplace vers l’opéra.

Des enfants à la découverte des voix lyriques

Dans les quartiers de Bastia, les enfants devenaient rapidement les spectateurs les plus présents.

Certains attendaient les artistes avant leur arrivée. D’autres descendaient de leur immeuble, dansaient derrière les chanteurs et revenaient chaque année assister aux représentations. Les enfants ont découvert des voix, des airs et une manière de chanter qu’ils n’avaient parfois jamais entendue auparavant.

« Ceux qui étaient les plus présents, c’étaient les enfants. Notre but, c’est aussi de former les futurs spectateurs. »

Le projet ne cherche pas nécessairement à former de futurs chanteurs d’opéra. Il souhaite avant tout éveiller la curiosité et donner aux plus jeunes une première expérience de l’art lyrique. Cette rencontre peut ensuite les encourager à assister à un spectacle, à découvrir un compositeur ou simplement à considérer que l’opéra leur est également destiné.

Une tradition lyrique encore présente à Bastia

L’opéra n’est pourtant pas totalement étranger à la mémoire collective bastiaise.

Jusque dans les années 1980, la ville conservait une importante tradition lyrique. Parmi les habitants assistant aux représentations, certains spectateurs plus âgés connaissent encore très bien le répertoire. Ils reconnaissent les airs, attendent certains morceaux et retrouvent une musique qui a longtemps occupé une place importante dans la vie culturelle de la ville.

Cette mémoire de l’opéra cohabite avec le regard neuf des enfants qui découvrent pour la première fois la puissance d’une voix lyrique sans amplification.

Edition 2026 : Quatre lieux, quatre acoustiques et quatre publics

D’une représentation à l’autre, tout peut changer : l’acoustique, la météo, la présence du public, l’accueil de la commune ou encore la configuration du lieu.

Une place peut offrir une acoustique remarquable sans attirer beaucoup de spectateurs. Ailleurs, le son peut être plus difficile à maîtriser, mais le public particulièrement nombreux.

Les artistes doivent donc constamment s’adapter.

« À chaque représentation, on remet tout en jeu : l’acoustique, le public, le matériel, le vent et l’ambiance. »

Certaines soirées réunissent plusieurs dizaines de personnes. Des spectateurs viennent même de Bastia jusque dans le Cap Corse pour assister à une vingtaine de minutes de musique.

Dans certains villages, les habitants participent directement à l’organisation en installant les chaises et en préparant l’accueil des artistes.

Raconter l’opéra avant de le chanter

Les représentations durent environ une demi-heure, dont une vingtaine de minutes consacrées à la musique.

Ce format court permet de présenter plusieurs solos et duos sans demander au public la même concentration qu’un opéra de trois ou quatre heures. Mais les œuvres ne sont jamais interprétées sans explication. Avant chaque extrait, Elodie Tisserand présente l’opéra dont il est tiré, les personnages, la situation dramatique et les émotions traversées.

Que vivent les personnages ? Pourquoi chantent-ils ? Que cherchent-ils à exprimer ?

Ces explications permettent au public de comprendre immédiatement la scène et d’entrer plus facilement dans la musique. Les opéras abordent souvent des thèmes universels qui restent profondément actuels : l’amour, la jalousie, la violence, la liberté, les rapports de pouvoir ou encore la place des femmes. Une fois l’histoire comprise, l’opéra apparaît moins distant et beaucoup plus proche des préoccupations contemporaines.

Certains spectateurs ayant assisté aux représentations en Corse se sont par la suite rendus sur le continent pour découvrir un opéra dans une salle.

Un collectif de chanteurs de toutes les générations

Le projet repose sur un collectif d’environ dix-sept artistes lyriques particulièrement investis.

Chaque année, ils acceptent de chanter dans des conditions parfois exigeantes : chaleur, vent, moustiques, changements d’acoustique et déplacements successifs. Malgré cela, les chanteurs donnent pleinement leur énergie à chaque représentation.

Le collectif rassemble plusieurs générations et des artistes aux parcours très différents. Certains développent une carrière nationale, tandis que d’autres vivent et travaillent principalement en Corse. De jeunes chanteurs peuvent également y effectuer leurs premières expériences scéniques aux côtés d’interprètes plus confirmés.

Les chanteurs plus expérimentés partagent la scène avec de jeunes voix. Des duos déjà constitués côtoient de nouvelles associations spécialement créées pour les représentations. Le projet devient ainsi un espace de rencontre, de pratique et de transmission entre les générations. Pour les jeunes interprètes, chanter plusieurs fois dans une même soirée permet également d’acquérir rapidement de l’expérience.

« À vous de chanter », une dernière soirée consacrée aux amateurs

La dernière représentation de la saison accorde une place particulière aux choristes amateurs.

Le chœur de Sisco rejoindra les artistes lyriques pour un programme symboliquement intitulé « À vous de chanter !».

Cette soirée souhaite mettre à l’honneur celles et ceux qui entretiennent la pratique vocale dans les villages tout au long de l’année. Cette rencontre entre artistes professionnels et amateurs représente pleinement l’esprit de L’opéra déconfiné : créer des passerelles, partager les voix et rappeler que la musique appartient à tous.

Un projet fragilisé par la baisse des financements

Le spectacle est gratuit pour le public, mais sa réalisation nécessite des moyens.

Les artistes sont professionnels et doivent être rémunérés. Il faut également prendre en charge l’organisation, les déplacements, le matériel et l’ensemble du suivi administratif.

Après cinq années de présence en Haute-Corse, l’avenir du projet apparaît toutefois plus incertain.

Cette année, le nombre de représentations a dû être réduit afin de pouvoir maintenir la programmation.

Un rituel culturel à préserver

Au fil des années, L’Opéra déconfiné est devenu un véritable rituel.

Le public revient chaque semaine et découvre à chaque rendez-vous une nouvelle voix, un autre répertoire et de nouveaux personnages.

Le projet a perduré en Corse bien plus longtemps que dans de nombreux autres territoires.

Cette longévité s’explique par l’engagement des artistes, l’attachement du public et la tradition du chant encore très présente sur l’île.

L’avenir reste néanmoins fragile.

Pour continuer à faire résonner l’opéra au pied des immeubles et dans les villages, le projet aura besoin de financements, mais aussi du soutien des communes et des institutions. Car derrière chaque représentation se trouve une conviction forte : l’opéra ne doit pas être réservé à celles et ceux qui connaissent déjà ses codes. Il peut venir à la rencontre des habitants, ouvrir des fenêtres, faire descendre les enfants dans la rue et transformer une place de village en scène lyrique.

« Je ne veux pas leur ôter l’opéra. »

« Ouvrez vos fenêtres : c’est l’opéra qui vient à vous. »

Elodie Tisserand

Artistes concernés

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