La musique ne se limite pas à l’apprentissage d’un instrument ou à la préparation d’un spectacle. Elle peut devenir un véritable moyen d’expression, créer du lien entre les personnes et parfois même transformer durablement une vie.
À Bastia, Isabelle exerce le métier de dumiste, musicienne intervenante spécialisée dans les projets pédagogiques et culturels. Elle intervient principalement dans les écoles, mais envisage son rôle bien au-delà du seul cadre scolaire.
Le métier de dumiste : faire découvrir la musique
Le dumiste est un musicien intervenant titulaire du Diplôme universitaire de musicien intervenant, le DUMI.
Son rôle consiste à faire découvrir la pratique musicale aux enfants tout en construisant ses interventions en lien avec les objectifs pédagogiques de l’enseignant. Chaque projet doit être adapté à l’âge des élèves, au niveau de la classe, mais aussi à son environnement social et culturel.
Une intervention réalisée dans une école située en centre-ville ne sera pas nécessairement abordée de la même manière qu’un projet organisé dans un quartier prioritaire ou dans une zone rurale.
L’objectif n’est donc pas simplement de faire chanter ou jouer les enfants. Il s’agit de comprendre le groupe, son environnement et ses besoins afin de proposer une expérience musicale réellement adaptée.
Un métier qui dépasse le cadre de l’école
Pour Isabelle, le métier de dumiste ne doit pas être limité aux établissements scolaires.
Grâce à sa spécialisation dans l’accompagnement des personnes en situation de handicap, elle souhaite ouvrir davantage la pratique musicale à des publics spécifiques. Les interventions peuvent ainsi être imaginées dans des établissements spécialisés, des foyers, des pouponnières ou encore des EHPAD.
La musique pourrait également permettre de développer des projets intergénérationnels entre des écoles et des maisons de retraite.
Ces rencontres offriraient aux enfants et aux personnes âgées la possibilité de partager un projet commun, de transmettre des chansons, de raconter des histoires et de créer ensemble.
Dans les foyers accueillant des jeunes parfois isolés ou laissés pour compte, la création d’ateliers musicaux pourrait également aider à construire une dynamique collective.
Pour Isabelle, la mission du musicien intervenant consiste avant tout à utiliser la musique pour créer une osmose au sein d’un groupe et valoriser chaque participant.
Comment les projets musicaux arrivent-ils dans les écoles ?
Les interventions ne sont pas organisées au hasard. Elles sont généralement intégrées dans le cadre de l’éducation artistique et culturelle, plus couramment appelée EAC.
Les musiciens intervenants proposent différents ateliers construits autour de thématiques précises. Ces projets sont ensuite présentés à l’Éducation nationale et à la Direction des services départementaux de l’Éducation nationale.
Une fois les projets validés, ils sont transmis aux établissements scolaires. Les écoles peuvent alors se porter candidates.
Toutes les demandes ne pouvant pas être retenues, plusieurs critères sont pris en compte : la localisation de l’école, son environnement social, son caractère rural ou urbain, ses besoins particuliers et la cohérence du projet avec les objectifs de l’établissement.
Des projets construits à la demande des enseignants
Une école peut également prendre directement contact avec les structures culturelles lorsqu’elle souhaite développer un projet musical.
C’est notamment ce qui s’est produit dans une école de Bastia dont l’équipe souhaitait offrir une première ouverture à la musique à ses élèves, avec l’idée de rejoindre un jour le dispositif « Orchestre à l’école ».
Isabelle a alors rencontré le directeur afin d’identifier précisément les attentes de l’établissement, le nombre de classes concernées et les objectifs pédagogiques recherchés.
Le projet a ensuite été construit conjointement avec l’école.
Cette collaboration est essentielle. Une intervention musicale ne doit pas être un élément extérieur simplement ajouté au programme de la classe. Elle doit être pensée avec les enseignants et intégrée dans un projet pédagogique plus large.
Le dispositif « Orchestre à l’école » à Bastia
« Orchestre à l’école » est un dispositif national permettant à des élèves de découvrir et de pratiquer un instrument dans le cadre scolaire.
À Bastia, deux écoles participent au dispositif : l’une accueille un orchestre composé d’instruments à vent, tandis que l’autre travaille autour des instruments à cordes.
Les élèves commencent généralement cette aventure en CE2 et poursuivent leur apprentissage jusqu’au CM2.
Pendant trois années, ils bénéficient de cours d’instrument, de formation musicale et de pratique collective en orchestre.
L’objectif ne se limite pas à la maîtrise technique. Les enfants apprennent également à écouter les autres, à trouver leur place dans un ensemble et à progresser collectivement.
De l’animation socioculturelle au métier de musicienne intervenante
Avant de devenir dumiste, Isabelle travaillait dans l’animation socioculturelle pour la ville de Nanterre.
Elle vient donc du monde de l’éducation populaire, dans lequel les activités artistiques et culturelles sont utilisées pour favoriser l’émancipation, la rencontre et la transmission.
Elle participe alors à la mise en place d’ateliers périscolaires, bien avant leur généralisation au niveau national.
Après plusieurs années dans l’animation, elle s’essaie à la direction. Elle comprend cependant rapidement que les fonctions administratives et managériales ne correspondent pas à ce qu’elle souhaite réellement faire.
Ce qui la rend véritablement heureuse, c’est la transmission de la musique.
Elle découvre alors l’existence des Centres de formation de musiciens intervenants, les CFMI, ainsi que le diplôme de musicien intervenant.
Après plusieurs expériences dans les écoles de Nanterre, elle rejoint en 2014 le CFMI de Tours. Elle y obtient son diplôme de musicienne intervenante avec une spécialisation auprès des enfants en situation de handicap.
L’éducation artistique et culturelle : une belle ambition à structurer
L’objectif du « 100 % EAC » est de permettre à chaque enfant d’avoir accès à une expérience artistique et culturelle.
Les projets peuvent être organisés autour d’un spectacle, d’une rencontre avec des artistes ou d’une pratique comme le théâtre, les arts plastiques, la danse ou la musique.
Sur le principe, Isabelle considère cette ambition comme essentielle. Dans la réalité, elle estime toutefois que certains projets manquent encore de structure et de véritable contenu pédagogique.
Un spectacle, une fresque ou une représentation de fin d’année ne suffisent pas à garantir la réussite d’un projet.
Il faut également réfléchir à ce qui se passe avant, pendant et après les interventions.
Qu’ont appris les enfants ? Comment le projet s’intègre-t-il dans la vie de la classe ? Quelles compétences ont été développées ? L’expérience aura-t-elle encore une influence plusieurs mois ou plusieurs années plus tard ?
Pour Isabelle, une action d’éducation artistique réussie doit produire des effets à court terme, mais aussi laisser une trace durable dans le parcours de l’enfant.
Quand la musique laisse une trace pour toute une vie
Parmi les expériences qui ont particulièrement marqué Isabelle figure sa rencontre avec un élève de CM1 prénommé Simon.
Elle intervenait alors dans une école de Seine-Saint-Denis située dans un quartier difficile. Le jeune garçon évoluait dans un contexte familial très compliqué et manifestait une grande violence à l’école. Il était régulièrement puni et semblait complètement livré à lui-même.
La classe travaillait autour de la musique brésilienne. Les enfants fabriquaient notamment des instruments à partir de boîtes de conserve et de différents matériaux de récupération.
Simon se passionne progressivement pour cette activité.
Un jour, Isabelle place quelques pois cassés dans son étui à lunettes afin de lui montrer comment produire un son proche de celui d’une maraca. Cet objet, en apparence très simple, devient important pour lui.
Isabelle se bat ensuite pour qu’il puisse participer au spectacle de fin d’année. Le jour de la représentation, Simon arrive avec un maillot de l’équipe du Brésil, associant naturellement le football et la musique à la culture brésilienne qu’il venait de découvrir.
Les années passent et Isabelle quitte l’établissement. Bien plus tard, elle croise un groupe de jeunes dans le métro parisien. L’un d’eux s’approche d’elle, la reconnaît et sort de son blouson l’ancien étui à lunettes contenant toujours les pois cassés. C’était Simon.
Il lui explique qu’il conserve sa « maraca » avec lui et qu’il écoute toujours de la musique brésilienne.
Il n’est pas devenu musicien. Pourtant, cette intervention lui a ouvert une porte vers une culture musicale qu’il ne connaissait pas.
Pour Isabelle, cette rencontre résume parfaitement la portée que peut avoir l’éducation artistique. Une expérience vécue pendant l’enfance peut influencer les goûts, la sensibilité et peut-être même les choix transmis plus tard à ses propres enfants.
La musique comme moyen d’expression
La musique permet de ressentir, mais surtout d’exprimer ce qui ne peut pas toujours être dit avec des mots.
Chanter, jouer d’un instrument ou simplement produire un rythme permet de libérer des émotions, de prendre confiance et de découvrir une autre manière de communiquer.
Une élève qui retrouve sa voix grâce au chant
Dans la même école de Seine-Saint-Denis, Isabelle rencontre une élève de CM2 particulièrement réservée.
Excellente à l’écrit, la jeune fille était incapable de parler devant sa classe. Elle connaissait ses leçons et ses poésies, mais ne parvenait pas à les réciter oralement.
La classe travaillait alors sur une comédie musicale. Isabelle était chargée du chant et de la voix.
Au début, elle voyait les lèvres de l’élève bouger, mais n’entendait aucun son. En s’approchant progressivement, elle découvre que la jeune fille chante réellement et possède une très belle voix.
Grâce au chant, elle parvient finalement non pas à réciter mais à chanter ses poésies devant les autres élèves.
La musique lui avait offert un passage là où la parole semblait impossible.
Chanter ensemble pour créer un groupe
La pratique collective donne à la musique une dimension supplémentaire.
Un rythme réalisé seul peut être intéressant. Lorsqu’il est joué par l’ensemble d’une classe, il prend immédiatement une autre ampleur.
Chaque personne doit écouter les autres, respecter le tempo et accepter que sa propre contribution fasse partie d’un ensemble plus large. Le groupe devient alors une véritable entité musicale.
Cette pratique permet de créer du lien, de développer l’écoute et d’apprendre à vivre ensemble, tout en respectant la personnalité de chacun.
La batucada écologique, un souvenir marquant à Bastia
Parmi ses plus beaux souvenirs de musicienne intervenante à Bastia, Isabelle cite une batucada écologique organisée pendant l’année scolaire 2022-2023.
Le principe consistait à fabriquer des percussions à partir de matériaux recyclés.
Les familles se sont pleinement impliquées dans le projet en apportant des capsules, des boîtes de conserve, des récipients et différents objets pouvant être transformés en instruments.
Le projet s’est déroulé dans plusieurs quartiers prioritaires de Bastia avec une équipe de musiciens intervenants particulièrement soudée.
Les moyens financiers étaient limités. L’ensemble du projet reposait donc sur la récupération, l’imagination et la débrouille. Cette contrainte est finalement devenue l’une de ses principales forces.
Le travail a donné naissance en 2023 à un grand moment scénique réunissant des élèves du CP au CM2. Les enfants ont joué, chanté et dansé ensemble au théâtre de verdure Le Mantinum à Bastia.
Au-delà de la représentation, Isabelle retient surtout l’énergie collective créée entre les enfants, les familles, les enseignants et les intervenants.
Faire vivre la musique et le chant
À travers ses interventions, Isabelle défend une vision profondément humaine de la transmission musicale.
La musique peut ouvrir un enfant à une nouvelle culture, permettre à une élève de dépasser sa peur de parler, aider un adolescent à affirmer sa personnalité ou réunir tout un quartier autour d’un projet collectif.
Elle ne change peut-être pas chaque parcours de la même manière. Mais lorsqu’elle parvient à toucher une personne, l’expérience peut rester présente toute une vie.
« Vive la musique, vive le chant! »

