Du marché de Bastia aux scènes de jazz : la vie passionnée de Louis Schiavo
Peintre, photographe, collectionneur, auteur de théâtre, conférencier et passionné de jazz, Louis Schiavo a consacré sa vie à la création et à la transmission. À 88 ans, il revient pour Scena Corsa sur un parcours hors du commun, intimement lié à Bastia, à son quartier du marché et à l’histoire du jazz.
Un parcours guidé par la curiosité
Lorsque l’on rencontre Louis Schiavo, on découvre rapidement qu’il est impossible de résumer sa vie en un seul métier.
Poissonnier pendant plus de cinquante ans, il est aussi peintre, photographe, collectionneur de films, auteur de théâtre et conférencier. Toutes ces activités ont un point commun : une curiosité insatiable pour les artistes, les œuvres et la création.
Aujourd’hui encore, il continue de peindre, d’écrire et de partager sa passion du jazz auprès de ceux qui souhaitent l’écouter.
« Je me suis toujours intéressé aux gens qui créent, aux personnes intelligentes et à celles qui ont quelque chose à transmettre. »
Une enfance au cœur du marché de Bastia
Une famille de poissonniers
Louis Schiavo grandit dans le quartier du marché de Bastia. En 1950, son père ouvre une poissonnerie familiale dans laquelle il travaille très jeune.
Les débuts sont modestes.
« En 1950, nous étions pauvres. J’avais des sabots et du papier journal autour des pieds pour me protéger du froid. Cinq ans plus tard, notre situation avait complètement changé. »
Avec les Trente Glorieuses, le commerce prospère. Il poursuivra cette activité jusqu’en 2001.
Mais derrière le poissonnier se cache déjà un passionné de culture.
« Mon père m’a transmis le sens du travail. Ma mère, elle, m’a apporté la sensibilité, la poésie et le goût de la création. »
Le marché, un véritable lieu de culture
Pour Louis Schiavo, le marché n’était pas uniquement un lieu de commerce.
Il se souvient d’un quartier animé où habitants, restaurateurs, commerçants et artistes se côtoyaient quotidiennement.
Les dimanches, des musiciens venaient parfois jouer près de la poissonnerie familiale, transformant les lieux en scène improvisée.
Il a filmé une partie de cette vie aujourd’hui disparue, conservant ainsi la mémoire d’une époque où la musique faisait partie du quotidien.
Une passion pour le jazz née dès l’enfance
Les premiers disques
Louis Schiavo découvre le jazz à l’âge de huit ans.
Au fil des années, il consacre une partie de son salaire à l’achat de disques.
« J’achetais beaucoup de musique. Du jazz, bien sûr, mais aussi toutes les musiques qui me semblaient avoir de la qualité. »
Des 78 tours aux 33 tours, il suit toutes les évolutions du disque et partage régulièrement ses découvertes avec d’autres passionnés.
« Je leur disais simplement : « Venez écouter. » Et souvent, ils aimaient. »
Une collection de films exceptionnelle
Sa passion ne s’arrête pas à la musique.
Très vite, il commence à collectionner des films consacrés aux plus grands musiciens de jazz. Il se procure des documents aux États-Unis, au Japon et auprès de collectionneurs spécialisés.
À son domicile, il aménage même une salle de projection où amis et passionnés viennent découvrir ces archives rares.
Cette collection deviendra le point de départ d’un projet qui marquera durablement la vie culturelle bastiaise.
Un festival de films de jazz unique à Bastia
Dix-sept années de rencontres musicales
En 1983, Louis Schiavo crée un festival original consacré aux films de jazz.
Pendant près de dix-sept ans, jusqu’en 2000, le cinéma Le Régent accueille des projections retraçant l’histoire du jazz. Chaque édition se termine par la venue d’un grand musicien invité à se produire en concert.
« Nous projetions des films au cinéma Le Régent. À la fin de la semaine, nous faisions venir un grand musicien de jazz pour un concert sur scène. »
Le festival permet alors de faire dialoguer les archives du jazz avec la musique vivante.
À cette époque, les manifestations culturelles rassemblent un public nombreux et participent pleinement à la vie du quartier.
Préserver la mémoire du jazz
De la pellicule au numérique
Conscient de la fragilité de ses bobines de films, Louis Schiavo choisit de confier une grande partie de sa collection à la Cinémathèque de Luxembourg.
Les œuvres y sont restaurées, numérisées et conservées dans des conditions adaptées.
Après cette donation, il reconstitue progressivement un nouveau fonds composé aujourd’hui d’environ 150 films et documents sur supports numériques.
Un projet tourné vers la transmission
Plus que conserver ces archives, Louis Schiavo souhaite désormais les partager.
Il imagine des projections accompagnées de conférences destinées aux écoles de musique, conservatoires et structures culturelles.
Son objectif est de replacer le jazz dans son contexte historique.
« Le jazz ne s’apprend pas seulement dans les livres ou sur une partition. Il possède une histoire. Le blues, c’est une histoire humaine, une musique qui vient des tripes. »
Photographie, peinture et rencontres artistiques
En parallèle de son métier, Louis Schiavo développe une activité de peintre qui l’amène à exposer dans plusieurs pays.
Ses voyages lui permettent également de rencontrer de nombreuses personnalités du monde artistique.
Parmi les souvenirs qu’il évoque figurent notamment Jean Cocteau, avec lequel il raconte avoir échangé autour du jazz au début des années 1960, ainsi qu’Alberto Giacometti, qu’il dit avoir fréquenté quelques années plus tard.
Ses photographies témoignent également de sa proximité avec le monde du théâtre et de nombreux artistes qu’il a suivis au fil de sa vie.
Le théâtre de l’absurde comme espace de création
Écrire sans chercher à convaincre
Influencé par Eugène Ionesco ou encore Salvador Dalí, Louis Schiavo écrit plusieurs pièces en un acte où le quotidien bascule progressivement dans l’étrange.
Parmi elles figure Rouget tueur, inspirée de son univers de poissonnier, ou encore L’Impolitesse du tournedos.
Il refuse cependant de commenter longuement ses textes.
« Je ne veux pas défendre mes pièces. Les gens les lisent et ils jugent. »
Un autodidacte passionné
Louis Schiavo rappelle volontiers qu’il n’a pas suivi de longues études.
« Je suis un autodidacte. Mais j’ai toujours lu et travaillé. »
Au fil des années, il s’intéresse pourtant à des domaines très variés : poésie, photographie, peinture, archéologie, cinéma ou encore histoire du jazz.
Pour lui, chaque discipline nourrit les autres.
Une vie consacrée à transmettre
À 88 ans, Louis Schiavo continue de créer.
S’il regarde son parcours avec émotion, il se tourne surtout vers l’avenir. Son souhait est de transmettre ce qu’il a accumulé au fil des décennies : ses films, ses photographies, ses connaissances et son regard sur l’histoire du jazz.
À travers ses conférences, ses écrits et les nombreuses rencontres qu’il continue de provoquer, il rappelle que la culture se construit autant grâce aux grandes institutions qu’à l’engagement de passionnés capables de partager leurs découvertes.
En écoutant son récit, on comprend que son parcours dépasse largement celui d’un collectionneur ou d’un amateur de jazz. C’est celui d’un homme qui, toute sa vie, a choisi de faire circuler les œuvres, les idées et les rencontres. Une manière de transmettre qui constitue sans doute son héritage le plus précieux.

